Caput Mortuum

 

Lors de son séjour à Paris, David Rodriguez a réalisé une série de petites peintures sur des boîtes qu'il récupérait au temps où il était vendeur dans une confiserie. Les boîtes destinées à conserver des friandises étaient ornées, avant le passage de l'artiste, de scènes paisibles ou du sourire d'une fille aux longues tresses blondes qui aurait pu être la fille du confiseur. David recouvrait le tout de scènes pornographiques : partouzes, fellations et pénétrations en tout genre. L'hommage rendu à l'établissement ne laissa pas indifférent les avocats des patrons qui dissuadèrent David Rodriguez d'exposer ce travail. 

A l'instar d'une urne funéraire protégeant une infinité de particules, ces boîtes renferment un nombre incalculable de bricoles. Elles ont été remplies sans pudeur, sans gêne, sans inhibition. Dans l'une d'elles, on trouvera en vrac : un nez pour un parfum, de grands yeux, une fine silhouette, un baiser, encore un baiser, les aiguilles d'une montre qui a oublié les heures, une main, une mèche de cheveux à touiller, deux poitrines, une paire d'aisselles, un lubrifiant, des chandelles, un petit cul, une trace de cocaïne, des contractions du périnée, des caresses, de la jalousie, quelques morsures, un passage éclair dans un hôtel, des dunes, un coupon de tissu, une levrette sentimentale, deux paires de lèvres (une en bas et l'autre en haut), de l'usure et des larmes, des grains de beauté, du manque, de la salive, un matelas avec ses taches, un café préparé pour être renversé, des coïts doux, rudes et modérés, un miroir et son double, un air cucul la praline, l'espoir d'un squirt, des préservatifs en hommage aux années 90, une inconsolable panne, des tatouages étoilés, des photographies, des frissons, l'odeur du foutre qui peine à partir après de bonnes douches, des poils bruns, des ongles et des dents...

Pour contourner la censure, David Rodriguez a exposé ces écrins en les dissimulant dans des boîtes noires qu'il avait suspendues au plafond d'une boutique et qui étaient conçues pour être ouvertes et découvertes. A noter cependant qu'aucune indication n'était précisée pour amplifier la surprise. Suite à ce projet, une idée lui est venue : fabriquer des urnes funéraires scellant à tout jamais chacune de ces boîtes et demander à des poètes de composer une épitaphe célébrant la mise en bière de cette petite mort. Suivant l'épitaphe inscrite sur ces urnes, le regardeur n'aurait plus qu'à en imaginer le contenu.

La pornographie n'est jamais bien loin de David Rodriguez et l'a accompagnée à chaque étape de sa vie. En retour, ce dernier lui rend hommage avec une candeur née de son éducation. La mère de David Rodriguez a été attentive au rapport qu'il entretient avec les femmes et lui a proposé un point de vue très différent de l'image des femmes véhiculée par la pornographie. Ainsi le métissage entre les valeurs transmises par sa famille et toutes ces images est à l'origine d'une incompréhension vécue par l'artiste à l'endroit du passage à l'acte. En effet, les sensations de lâcher prise suscitées par un rapport amoureux éloignent les partenaires de toutes sortes de préoccupations sociales et parfois même identitaires. La sexualité est au service d'une perte de contrôle de soi et de l'autre. À travers  deux autoportraits au miroir, David Rodriguez joue avec ces sensations, et en joue doublement, à travers sa propre identité sexuelle, et l'orientation du désir de celui ou celle qui regarde. 

Se travestir revient d'une certaine manière à se voir à travers, c’est-à-dire à se laisser traverser par une identité sexuelle intérieure qui n'est pas innée. Après avoir posé en petite tenue, David Rodriguez s'est interrogé, à travers une série récente de portraits grimaçants, sur un autre état : l'extase. Des visages comme sortis d'eux-mêmes se transforment en masques, exprimant à la fois la douleur et le plaisir que procure le lâcher prise. La pratique assidue du lâcher prise peut être à l'origine de phénomènes étranges. C'est ainsi qu'après avoir été le fils d'une mère, il est devenu le père d'une toute petite fille...

 

 

Antoine Gentil